Arcade Fire dans le gotha

8 sept

Je n’avais pas envie d’aimer Arcade Fire. Pas assez rock classique, pas assez anglais, trop unanimement apprécié… Le genre de groupe que l’on regarde multiplier les têtes d’affiches dans les festivals les plus prestigieux, en se disant « décidément, le rock est vraiment en train de changer », avec une pointe d’amertume et de nostalgie ringarde qui caractérise ma mauvaise foi. Et puis, comme souvent, un de leur albums, Neon Bible, a fini par s’échouer sur mon Ipod. Voyons… une écoute… Mouais, sympa, mais bon… On range ça, mais on finit bien plus tard par céder à une deuxième écoute… intéressant… Troisième écoute… putain… Et c’est ainsi que le virus Arcade Fire a progressivement gagné son combat contre la terrible armée immunitaire de mes préjugés idiots. Car Arcade Fire est un incroyable virus. Une atmosphère à lui-seul, un gouffre sombre duquel on sort rarement indifférent. Loin de moi la prétention de rédiger un article pointu sur ces Canadiens, leur histoire, leurs influences ou leur dope préférée, car je n’y connais rien. Mais après être tombé bien malgré moi dans cette marmite de potion magique, mon envie est seulement d’en partager son inexplicable puissance.

Parce que, finalement, c’est quoi, Arcade Fire ? Les plus audacieux y verront un fragment de David Bowie dans la voix de Win Butler ou une pointe de New Wave dans le couple basse-batterie parfois hypnotique (le groupe est d’ailleurs friand de reprises des Joy Division, The Cure, ou The Smiths). Les moins originaux pencheront davantage pour l’influence de Strokes et leur jeu de guitare saccadé. Mais en réalité, aucune comparaison ne semble pertinente. Parce qu’une ambiance aussi singulière ne peut pas provenir d’une addition de plagiats et autres reproductions d’artistes antérieurs. La plus grande force d’Arcade Fire est certainement d’être l’un des derniers groupes à s’être créé un son propre, parvenant à plonger l’innocent auditeur dans un brouillard où émergent successivement une mélancolie maladive, les percées éphémères mais puissantes d’un bonheur retrouvé, et des échos quasi mystiques. Une triangle merveilleusement équilibré qui, au fil de trois albums d’une rare homogénéité, nous place devant un constat aussi évident que troublant : ces Canadiens ont bien les deux pieds dans le gotha du rock moderne.

Une analyse musicale purement technique n’avancerait, à mes yeux, pas à grand chose. Des lignes de basse généralement simples, une batterie sobre, des guitares souvent discrètes… La classe qui caractérise une grande partie de leur titre explose plutôt grâce à deux éléments fondamentaux. Tout d’abord, l’hallucinant éventail d’instruments utilisés (violons, contrebasse, orgue, xylophone, cor, synthétiseurs en tout genre, accordéon…) permet d’élargir à l’infini le champ musical du groupe, et leur donne une ampleur créative totale. Multi-instrumentistes, les membres semblent pouvoir jongler avec les sons au point de distiller une délicieuse sensation d’imprévisibilité. Mais le plus frappant reste le deuxième élément: le talent mélodique d’Arcade Fire. Des mélodies d’une efficacité absolue qui prennent à la gorge dès les premières mesures, et qui, servie par les voix fragiles et troublantes du couple Butler-Chassagne, instaurent une magique harmonie au sein de chaque morceau. Et c’est précisément cette harmonie constante qui va permettre au vaisseau Arcade Fire de naviguer entre tubes internationaux, ballades ténébreuses et chansons proches de l’incantation religieuse.

En effet, l’ensemble de leur œuvre pourrait quasiment se répartir dans ces trois catégories. Arcade Fire est tout d’abord une machine à tube. Qu’ils soient dotés de refrains vengeurs (Neighborhood #2, Rebellion…), de consonances rock pur (Wake Up, Antechrist Television Blues), ou même légèrement swing (The Suburbs), on retrouve au moins deux véritables chef d’œuvres commerciaux (qui n’est ici pas à prendre au sens péjoratif du terme) sur chaque album. Un désespoir tenace survole également une importante partie de leurs titres, comme l’annonce directement le nom du premier album, Funeral (2004). Il est immédiatement justifié par des chansons d’une mélancolie corrosive, violente et superbe (Une Année Sans Lumière, Crown Of Love), avant la voix déchirante de Régine Chassagne ne laisse tout simplement présager l’apocalypse sur la remarquable dernière piste (In The Backseat). L’album Neon Bible ne déroge pas à cette tendance, débutant notamment par l’inquiétant Black Mirror. La particularité la plus frappante de ce second album reste toutefois son caractère étrangement incantatoire, mystique, comme le montrent les titres Neon Bible et l’excellent Intervention et son orgue déchaîné, sans doute le sommet de l’album. Le dernier opus, The Suburbs, moins ténébreux mais tutoyant les sommets sur le plan mélodique (We Used To Wait, Modern Man, Deep Blue…) n’aurait même pas eu besoin de son Grammy Award du meilleur album de 2010 pour confirmer qu’Arcade Fire est bien une formation aussi singulière que régulière, et surtout immensément talentueuse. Avec des titres commerciaux mais pétris de subtilité, ces Canadiens peuvent prétendre à un panel d’auditeurs impressionnant et varié. Un de ces rares groupes qui marquent la mémoire collective au fer rouge, et dont l’innovation musicale leur donne l’infini privilège de prétendre pouvoir ne jamais mourir.

About these ads

2 Réponses à “Arcade Fire dans le gotha”

  1. Anthony septembre 8, 2011 à 10:53   #

    Pour une fois qu’un bon groupe devient populaire, il ne faut pas bouder son plaisir (même si j’ai moins aimé le dernier album)

  2. nomdezeusfabuleux septembre 12, 2011 à 11:08   #

    Eh bien en voilà un très bon article, bravo quelle verve ! C’est intéressant ce revirement de situation, je crois que ça ne m’est pas vraiment arrivé (il faut que j’y réfléchisse), à te lire ça donne envie !
    Rococo est comme un chant religieux pour moi, je l’écoute des dizaines de fois quand je commence… d’ailleurs je vais l’écouter à nouveau :)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

%d bloggers like this: