Maceo Parker à Amnéville

6 sept

Hier, les nuances acidulées du casino d’Amnéville nous accueillent. Au travers des machines à sous et de leurs lumières criardes, on distingue la silhouette de Maceo : un écran retransmet un live du saxophoniste le plus funky du monde. Puis Rodney “Skeet” Curtis (bassiste du “Maceo Parker’s band”) s’impose pour descendre les marches qui mènent à la salle, en sous-sol. Les quelques dizaines de spectateurs présents à l’ouverture des portes le suivront  peu de temps après, et accèdent à cette caverne éphémère du funk. Moquette fantaisiste, éclairage tamisé, arrière-scène sombre, balcon réservé à on-ne-sait-trop-qui… le tout est sobre. Un finaud fanatique de Prince (à en juger par son t-shirt) aura pris le pas sur moi devant la scène (le veinard chantera au micro du joueur de saxo)  mais je sais déjà que je me trouverai à deux mètres de Maceo Parker et de ses musiciens…

Ils entrent en scène, puis suit rapidement Maceo, vêtu de ses lunettes noires. Il est explicite : “Pour ceux qui ne sauraient pas encore ce qu’on joue… C’est 2% de jazz et 98% de funk !”. S’en suivent 2 heures et 30 minutes de concert funk absolu. Aux chœurs, le fils de Maceo prend les devants pour quelques pauses rap, Martha High, quant à elle, nous prouve son niveau de diva en un génial frisson commun. En duo avec le clavier, Dennis Rollins, au trombone, nous propose un morceau délicat et apaisé, comme une ballade en bateau sous les lueurs lunaires. Curtis, à la basse, pose des lignes qui rebondissent sans cesse : votre cage thoracique en vibre encore 24 heures après.  Deux hommages sont rendus par Maceo Parker. James Brown/Ray Charles, comme une évidence (il s’accordera une imitation du pianiste). Le concert se clôture avec un funk lourd, éminent. Trois titres vous déchainent, surexcitent. “Uptown Up”, “Shake Everything You Got” et “Pass the Peas”. En sortant de là, on sourit. Le groupe a pris son pied, comme vous. Votre corps, inspiré, aura gigoté à chaque seconde du show… Maceo Parker prouve une nouvelle fois qu’il est le magistral représentant d’une musique classieuse mais néanmoins rieuse : universelle.

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The Horrors, “Skying” et autres délectations

6 août

Admirateur des Horrors de la première heure, je me suis réjoui en apprenant que le groupe avait sorti son troisième album, récemment. “Skying” suit deux réalisations majeures du 21ème siècle : “Strange House” et “Primary Colours”. Retour sur la discographie de cinq décalés qui s’inscrivent peu à peu dans l’histoire de la musique contemporaine…

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“Strange House”

2007. Je découvre une interview d’Alex Turner, leader des désormais boiteux Arctic Monkeys. Le musicien y évoque un disque à la pochette étrange : gothique et noirceur semblent au rendez-vous. Je tombe sur l’album importé d’Angleterre chez un disquaire, quelques jours après. Je stipendie le marchand. Quand je découvre “Strange House”, je suis en Norvège. Tout, autour de moi, semble en contradiction avec le style visuel et sonore du groupe. L’obscur punk-garage des Horrors sonne à la perfection dans ces étendues d’eau et de verdure pacifiques. Occulte. Introduction fracassante, “Jack the Ripper” me rappelle bien entendu le “Peter Gunn Theme” des Blues Brothers, il s’agit presque d’un remaniement eschatologique. S’enchaînent des titres bruyants à souhait. Le single “She Is The New Thing” paraît presque pop. L’instrumentale “Gil Sleeping” presque psychédélique. Le final s’appelle “Death at the Chapel” et est uniquement présent sur cette édition britannique. Il s’agit pourtant du meilleur titre. 2 minutes de punk sauvage qui closent un premier ouvrage fonçant tout droit dans les sous-sols saccagés d’une chapelle sinistre, lieux chaotiques des expériences les plus décousues.

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“Primary Colours”

Avril 2009. “Sea Within A Sea”, morceau de fin de ce “Primary Colours”, est placé en écoute exclusive sur le Myspace du quintette, quelques semaines avant la sortie de l’opus. Huit minutes qui montent en puissance grâce à un duo basse/batterie dans la clarté, un chant perché, une guitare et un synthétiseur intelligibles. On ne reconnait pas les Horrors. Métamorphose épatante en défenseurs de la new-wave (trente ans après) ils subjuguent, émerveillent. Même si la pochette rappelle celle du “Pornography” des Cure. Même si l’introduction de “I Only Think Of You” est directement inspirée du “Sister Europe” des Psychedelic Furs. Même si “Scarlet Fields” et sa ligne de basse nous rappelle que “Love Will Tear Us Apart” et Ian Curtis ne sont pas loin. Peu importe. Certains sots crient au scandale, s’octroyant le droit de déclamer un plagiat. The Horrors se sont en fait servis ici d’influences anglo-saxonnes majeures pour écrire un chef d’œuvre modernisant une musique grise, ténébreuse et préoccupante, à une heure où Robert Smith a perdu en vraisemblance.

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“Skying”

Nous sommes maintenant en 2011, les Horrors sortent “Skying”. Le New Musical Express vient récemment de les proclamer “meilleur groupe de Grande-Bretagne” et leur bassiste mentionne l’ecstasy comme source d’inspiration principale. Ils ralentissent encore le tempo, placent le synthé comme une omniprésence et se servent du chant et des chœurs pour frôler le divin. Hormis les prodigieuses nappes sonores créées par le clavier, la guitare servira à passer de ce style nouveau à des riffs singuliers qui captiveront les excentriques. De deux albums débrouillards, on arrive donc à “Skying”. Une pièce magistrale, faite de nombreuses ruptures fortuites, comme personne n’aurait pu le prévoir, à l’image de “Endless Blue”, “Moving Further Away” ou “Oceans Burning” : ultime morceau de ce disque, fleuron des Horrors.

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Winehouse, une junkie décédée

23 juil

Amy Winehouse retrouvée morte à Londres. Quelque chose de si prévisible qu’on aurait pu penser que ça n’arriverait jamais. Probable overdose. Logique.

Diva rock-star qu’on ne présente plus pour ses débordements, talentueuse, tatouée et puant la drogue, elle décède à l’âge de 27 ans. Une nouvelle qui va donc faire fabuler un grand nombre d’amateurs de rock. Âge maudit, lancé par Brian Jones en 1969, rendu célèbre par Morrison, Joplin, Hendrix ou Cobain. Suicidaire, tous junkies, Winehouse entre, elle aussi, dans cette légende mortuaire…

Elle se fait remarquer une dernière fois lors d’un concert à Belgrade le 20 Juin dernier. Apparaissant sur scène, elle ne chante pas, trop alcoolisée pour cela et annule par la suite sa tournée européenne. Médiatisée, musicalement savourée par beaucoup, Amy Winehouse s’en va …sous les sifflets.

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Quand un grand-duché devient principauté…

17 juil

En tant qu’étudiant, vos mains sont moites à la réservation d’un concert de Prince… Elle vous laisse un goût amer au fond de la gorge au moment de l’achat du coupon. Bout de papier avoisinant la centaine d’euros, on se place rapidement en victime d’une outrancière campagne promotionnelle. Le billet vous donnera accès à une fosse séparée en deux. Seuls quelques bourgeois et fanatiques névrosés auront pu se payer un accès en première classe, devant de la scène…

Au matin d’un concert qu’on annonce comme exceptionnel, je me connecte sur Skype avec un des amis qui m’accompagnera le soir même dans l’antre, qu’on dit repeinte en violet pour l’occasion (il n’en sera rien). L’excitation est bien présente, d’autant plus que Maceo Parker est le sujet d’une rumeur : l’homme au saxophone serait présent au Luxembourg le soir même ! Quand on a pu observer des extraits live des deux hommes, on se dit que sa venue changerait la donne au sein d’un groupe funk en manque certain de cuivres…

Vers 21h, quand les lumières de la salle s’éteignent, c’est bel et bien Maceo Parker qui se trouve au devant du décor, armé de son saxo. “Pass the peas, pass the peas…” scande-t-il à la salle. L’hallucination commence. Ayant déjà pu entendre ce morceau lors d’un live nancéien du bonhomme, mon corps tout entier frémit, puis groove.

Le “Kid” ne montera sur scène que trois morceaux plus tard, décidant de mettre ses musiciens à l’honneur. Au long du concert, je ne connais que très peu de morceaux, me laissant guider par l’impressionnant niveau des artistes. Ils exercent devant moi un show bûché et sophistiqué, mais laissent place à tant d’improvisation et de candeur que je reste subjugué, à chaque instant. À un concert de Prince, quand on croit avoir tout vu, que le morceau joué arrive à son épuisement de vibes funk, il suffit qu’il lance un “Maceo, come on brother !” pour que guitare, saxophone et batterie (John Blackwell) démontrent qu’ils sont la quintessence du funk. Même “Purple Rain” (morceau ringardisant formellement l’image de Prince en studio) aura été esthétiquement sublime. Des milliers de confettis or et pourpres sont projetés sur le public, créant une ambiance pop-magistrale.

“Calhoun Square”, “Dreamer”, “Raspberry Beret”, “Let’s Go Crazy” ou encore une reprise du “Johnny B. Goode” de Chuck Berry auront mis une baffe à quelques centaines de personnes. Quelques centaines seulement ? Oui. Nombreux ont été ceux dont la catalepsie grandissante au cours du show aura provoqué la frustration de leurs voisins. Et peut-être celle d’un Prince amoureux : dommage. 2h15 de concert… Trop court. Surtout suite aux performances de Rotterdam et de Paris, quelques jours plus tôt.

On repense très vite au prix de la soirée… À l’absence de morceaux comme “DMSR”… À ses passages au Grand Journal… Et on se résigne. Prince aura été excellent ce soir, accompagné d’une crème de musiciens d’exception. Comme l’a bien exprimé l’ami à qui j’avais parlé le matin même, à la sortie de la performance : “On peut (presque) mourir tranquille”.

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Gil Scott-Heron est mort…

30 mai

Je n’aurai pas les connaissances nécessaires pour dresser un historique monotone sur la vie de l’homme. Précurseur. Footballeur, aussi. Il s’est éteint le 27 Mai 2011. Prenons cette nouvelle cafardeuse comme l’occasion de ressortir trois perles provenant de la flèche noire.

« The Revolution Will Not Be Televised »

Texte brut, mots écorchés. Gil Scott-Heron construit en 1970 sa révolution. En prenant la télévision comme image d’une société qui s’abrutit, il appelle ses « frères » à aller dans la rue. Brillant, ce poème aura fait polémique, un peu comme un « Street Fighting Man » (sorti deux ans auparavant) de la musique noire. Plus tard, on analysera la chanson comme le commencement du genre hip-hop, en raison de son message, de son texte parlé et de l’omniprésence des percussions.

« La révolution ne sera pas télévisée, ne sera pas télévisée,
ne sera pas télévisée, ne sera pas télévisée.
La révolution ne sera pas rediffusée, mes frères ;
La révolution sera en direct. »

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« We Almost Lost Detroit »

S’inspirant de la catastrophe nucléaire survenue à Détroit en 1966, cette chanson issue de l’album « Bridges » avec Brian Jackson est un véritable chef-d’œuvre. Après une introduction spatiale qui aurait pu faire office de générique à l’odyssée de Stanley Kubrick, voix, basse et cuivres montent progressivement, avant d’éclater dans un désespoir sincère et unique. Le clavier initiatique, lui, continue de surplomber la passade de manière quasi-psychédélique.

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« Me And The Devil »

Sorti début 2010, « I’m New Here » est le premier album de Scott-Heron depuis plus de quinze ans. Il rentre alors rapidement dans une « hype » très marquée dans le paysage musical anglo-saxon actuel. Il sera même remixé par un des membres des désormais célèbres et apocalyptiques the XX. Introduction aérienne. « Me And The Devil » est le premier véritable morceau du disque. Entre Amour et Mort, sombre et décalé, synthétique et clairvoyant, le musicien fait un retour moderne et se place aux côtés du Diable, comme pour oublier le paradis.

Quelques heures après sa disparition, un admirateur en deuil écrira sur Youtube : « Tes funérailles ne seront pas télévisées, Gil. La révolution continue ».

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“The Libertines is over”

24 mai

Les lecteurs de presse people du monde entier connaissent la grande silhouette dégingandée et le chapeau noir de Peter Doherty. Accompagné tantôt d’un mannequin célébrissime, tantôt d’un sachet d’héroïne, celui que ses détracteurs accusent d’avoir plus souvent le nez dans la poudre que dans ses compositions musicales traîne une image exaspérante de junkie immature et ingérable. Il est toutefois trop peu souvent rappelé que le personnage fut, avec son alter ego Carlos Barât, l’instigateur du groupe The Libertines, qui relança presque à lui seul le rock anglais du début des années 2000.

A cette époque, la Grande Bretagne somnolait à l’écoute d’une britpop doucereuse, dont les chefs d’œuvre mollassons ne parvenait pas à électrifier une jeunesse anglaise délaissant de plus en plus guitares et batteries pour y préférer tables de mixage et semples. Les Strokes et les White Stripes soufflèrent outre-atlantique le vent de la révolte, en attendant qu’une formation suffisamment talentueuse et charismatique prenne le relais en Albion. C’est le moment que choisirent les fort lettrés Carlos Barât et Peter Doherty pour mettre à profit l’élan artistique jaillissant de leur relation démesurément fusionnelle. Fascinés par le dandysme exprimé par Oscar Wilde et Baudelaire, inspirés par la fougue des Clash, l’efficacité des Kinks, les envolées mélodiques des Smiths et (selon les propres dires de Doherty) le swing jazz de Django Reinhardt, les deux hommes s’allièrent au bassiste John Hassall et au batteur Gary Powell pour trouver une alchimie fulgurante, qui eut l’effet d’une bombe dans les bacs anglais et qui permit à tout une génération de connaître à son tour un véritable et sublime grand duo du rock n’roll.

Les protégés du label Rough Trade ne comptent que deux albums officiels. L’explosif  Up The Bracket (2002) fut un grand seau d’eau glacée jetée en pleine figure du rock anglais, comportant des titres punks rageurs (Horrorshow, Up the Bracket), remuants (Vertigo, The Boy Look At Johnny), et de véritables hymnes à toute une génération (Time For Heroes, The Good Old Days). Le public redécouvrait avec cet opus, plus de dix ans après la comète Nirvana, que le talent et l’enthousiasme peuvent supplanter sans mal la virtuosité. Doherty ne sait pas jouer. Il ne sait pas chanter, non plus. Carlos ne se démerde pas trop mal sur sa Gibson, mais il lui arrive d’oublier de régler son ampli ou son micro. Mais ces deux énergumènes écrivent ensemble des chansons phénoménales, desquelles giclent une sincérité et une poésie aussi violente qu’émouvante. Les Libertines, c’est la rue anglaise. La vraie, avec ses canettes de bière brisées, ses pavés, ses poètes clochardisants, ses vieux dandys, ses beautés brutes. Une telle vérité ne pouvait pas laisser indifférent.

Le second album, éponyme (2004), fut plus hétéroclite. Pas moins bon pour autant. Toujours une belle dose de fougue (The Saga, Arbeit Marcht Frei), mais également des titres plus swing et bluesy (What Katy Did, Road to Ruin) et des tubes plus classiques (Can’t Stand me Know, What Became of The Likely Lads). Cette dernière piste, véritable dialogue entre les deux leaders, fit figure de morceau d’adieu. L’avenir ne lui donnera pas totalement tort.

Il serait toutefois très incomplet que de ne citer, pour cerner l’œuvre des Libertines, que ces deux albums. En effet, ils ne représentent peut être que le tiers des titres enregistrés (plus ou moins officiellement) par le groupe. Les singles (What a Waster, Don’t Look Back Into The Sun…), qui comportent masse de morceaux inédits, sont trop nombreux pour se compter sur les doigts de la main. L’EP quasi-inconnu « Legs 11 », sorti avant Up The Bracket, contient des pépites éblouissantes (Bucket Shop, France, Music When The Lights Go Out, reprise sur le dernier album), et constitue peu être l’opus le plus accompli du quatuor, avant même qu’il n’ait réellement émergé. Là est peut-être tout le charme des Libertines. Un désordre abominable, dans leurs esprits comme dans leur œuvre, mais des chansons dont la qualité sonne comme une évidence un peu partout, cachées, oubliées, inattendues, inexploitées. Un manque de professionnalisme, un fourbi qui apparaît comme le symbole de leur singularité et de leur sincérité.

Que reste-t-il de ce groupe-éclair, qui ne traversa la galaxie rock que quelques années durant, avant d’imploser sous les coups de boutoir du gin, du crack, et de la folie dohertienne ? En réalité, un héritage d’une étendue étonnante. Les Barât, Doherty, Hassal et Powell ont redonné l’envie aux jeunes bordéliques de brancher leur guitare pour reprendre un flambeau qui n’aurait jamais dû s’éteindre. Des formations comme Arctic Monkeys, The Kooks ont emprunté le sillon creusé par les Libertines, et le concèdent d’ailleurs eux-même. Le rock anglais leur doit une partie de sa prospérité retrouvée, voire de sa survie.

Connaissant des succès inégaux dans leurs nouvelles formations respectives (Babyshambles, Dirty Pretty Things, Yeti), les « Likely Lads » se retrouvèrent en 2010 au festival de Reading, pour un concert aux allures de jubilé fort lucratif. Cela n’ira en effet jamais plus loin, le NME confirma en avril 2011 que « The Libertines is over ». On se souviendra tout de même que lorsque les deux voix entremêlées entonnèrent « If you’ve lost your faith in love and music, the end won’t be long » à Reading, un frisson parcouru l’immense foule massée pour revoir une dernière fois ce monument du rock moderne.  Un frisson, encore. Comme au premier jour.

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Le souvenir d’un Roi

30 mar

Paris, 3 Juillet 2007. Place de la porte de Versailles, à l’intérieur du Palais des Sports de la capitale. Au milieu du plateau, au devant, micro. A l’arrière, une batterie surélevée. De part et d’autres de cet ensemble de fûts et cymbales, amplis noirs Marshall. Imposants. Sur la droite, au fond, petit espace menant aux loges du Roi-Iguane. Absence de superflu. Avant le lever de rideau principal, on supporte la musique dérisoirement rock’n'roll de la fille de Jacques Higelin, imitée d’après de solides classiques du genre.

Pendant l’entracte, de rustres boutades fusent : « Tous ces jeunes incultes ne se rendent pas compte de ce qu’il va se produire dans dix foutues minutes ». Quelques demoiselles se perdent dans la foule et sont comme des lilliputiennes damnées dans un champ de maïs ardent. Alors que, dehors, la métropole est placardée d’une croix chrétienne encore mystérieuse (les prémices promotionnels des cracks de Justice), ici, deux écrans diffusent la bande-annonce d’un exaltant biopic mancunien, réalisé par le photographe Anton Corbijn.

Les lumières ne tardent plus à s’éteindre et mettent fin à un suspense interminable. Frères Asheton et bassiste font leur entrée. Brutalement, les trois valets détonnent le riff de « Loose », télescopant le public dans un ailleurs proche d’une guérilla acharnée. Pour autant, ce sont indubitablement les premiers bonds d’Iggy Pop qui produiront l’effet d’un champignon atomique au sein du dôme parisien. L’assistance s’enflamme. Extatiques, les mortels qui composent l’armada perdent leur inertie, leur lucidité. Tous n’ont d’yeux que pour le monarque dément, qui, en une poignée de minutes, plonge sur l’essaim et se laisse porter par ses turbulents vassaux.

Le bordel ambiant est bien réel. Durant toute la durée du set, plusieurs bombes au napalm éclatent. Plus qu’un Détroit punk, on avoisine le Trang Bang vietnamien. Pourtant, l’enchaînement de deux titres va ensevelir la salle dans un chaos absolu. Sur « Real Cool Time », le divin torse-nu appelle la masse à rejoindre la scène. Les bornes sont rompues quand les plus fêlés commencent à l’escalader, tels de bestiaux mutins. Puis vient « No Fun ». Tout n’est plus qu’un amas de dépouilles en sueur, semblables à des lys délétères qui s’évertuent à surnager l’apocalypse de l’instant.

Après les derniers cris et l’exhibition diligentée du sceptre de sa majesté, la populace reste bouche bée. Il est temps de revenir au réel. Certains s’adonnent à des cris de délire, ils n’y croient pas. D’autres luttent pour quelques gouttes d’eau sur ce champ de bataille devenu désert aride. En sortant, une brise frivole souffle sur la ville, étoilée. Le contraste est capiteux. Ron Asheton, guitariste, est mort aux premières lueurs de l’année mondiale de l’astronomie. Les corps célestes le contemplaient déjà. C’était un soir de l’an 2007.

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