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Drone de vie

24 Jan

Nancy, par une banale soirée d’hiver. Vous vous perdez dans les méandres de la gare, bondée, avant de pénétrer à l’intérieur du TER Lorraine en direction de Metz. Après avoir composté votre billet, vous décidez d’échapper au cauchemar des jingles de la SNCF en envoyant The Silver Album par The December Sound sur votre lecteur mp3.

Never, premier titre, démarre par un sample nettement et bruyamment coupé par une batterie fracassante. Elle vous calme d’un coup et vous trouvez naturellement un siège libre à l’étage d’un wagon choisi au hasard, où d’autres personnes s’assoient rapidement. Une fois plein à craquer, le train démarre.
Vous réalisez alors que vous avez pris place à bord du seul convoi de la soirée qui s’arrêtera à chacune des stations de la ligne 1. Armé d’un album hors-pair, vous voilà prêt à affronter vos plus sombres pensées alors que le chemin de fer laisse disparaitre derrière lui les lumières nancéiennes pour donner place à la nuit.

No Heaven Like Hell. Le titre est presque sarcastique pour une situation qui prend peu à peu du sens vers Champigneulles. Des égarés pénètrent dans le wagon comme pour s’intégrer difficilement aux gueules vaseuses déjà présentes et ils regrettent leur statut de badauds de village. Ils soufflent. Vous vous représentez parfaitement la lutte dans laquelle ils se sont engagés face à leurs pairs, notamment grâce à la distorsion sonore qui vous habite doucement.

Le silo de Frouard en impose habituellement mais la nuit est tombée depuis trop longtemps pour l’apercevoir et vous êtes installé du mauvais côté de la rame de toute façon. La subtilité du bourdonnement de Drone Refusenik et ses mélodies pénétrantes vous rappellent à quel point l’été est loin et vous prenez conscience des quelques mois qu’il vous reste à supporter avant le printemps…Cette idée à la fois terrible et sensée est appuyée par les guitares, qui donnent l’impression d’enfoncer le train tout entier dans des sous-sols menant vers un brouillard infini, dense et contrariant.

Do You In. « Peut-être aurais-je dû opter pour un album plus gai », vous interrogez-vous, avant de vous moquer du zigoteau assis sur les marches, qui écoute le dernier Coldplay avec enthousiasme…
Au prochain arrêt, vous pensez à ces groupes locaux ayant espéré un jour enregistrer un « Live at Pompey », où vous esquissez un sourire avant Marbache.
Vous vous foutez royalement de ces patelins en vérité car Painkiller tombe à pic et agit tel un somnifère, grâce à son ambiance aérienne. Votre nuque se plie en deux et votre menton se joint à votre poitrine, calmement : vous vous assoupissez.

Pendant votre sommeil, vous loupez Reminder, pourtant l’une des meilleures chansons de l’opus. 12, la suivante, rappelle l’influence apportée par Spacemen 3 sur la scène néo-psychédélique et rabâche : « The United States belongs to the people ». Vous êtes bien loin du Massachusetts mais vos rêves évoquent un star-spangled banner fondu dans la pénombre d’une salle où flottent les fantômes de hippies inanimés, vestiges d’une sous-culture disparue – et vous continuez à vous enfoncer dans votre fauteuil grâce à ce groupe envoûtant. En passant par Belleville et Dieulouard, votre corps est pesant, neutralisé par les effets d’un gaz bicolore.

À Pont-A-Mousson, vous ouvrez les yeux. Vous commencez à haïr le fan de Coldplay sur Kill Me (Before I Kill You) alors qu’il remue gentiment la tête et ignore tout de la dimension onirique que vous venez d’entrevoir. Vous vous sentez différent des autres passagers, comme si vous aviez pris de la distance sur cette benne ambulante que rien ne semble pouvoir perturber.
« I am feeling so far away, I am undone », les paroles vous montre qu’il vous reste du chemin à parcourir et bien que vous n’ayez nulle part où aller, en cet instant, la vie est éternelle.

Maker vous parait supersonique comme le parcours jusqu’à Vandières et vous enchainez avec Il Forte qui vous embaume dès les premiers instants d’un liquide qui vous aspire avec lui dans un nouvel état de somnolence. Vous vous prélassez au sein de ce refuge unique, propice à l’oubli.
Truth Hurts et Tape Tape vous indiquent que vous êtes sur la fin du trajet et vous êtes soudain comme pris d’une secousse interne. La musique vous habite et vous déboutonnez votre épais manteau pour respirer plus profondément et laisser s’échapper un peu vos songes.
Entre les gares de Pagny-sur-Moselle et Novéant, vous avez la bougeotte en pensant à votre arrivée prochaine…et vous avez l’intuition d’avoir manqué l’occasion de voyager gratuitement, car aucun contrôleur ne s’est montré à son poste jusqu’ici. Les dix minutes de Not If It’s On Your Time vous ramènent à la réalité de manière decrescendo entre Ars-sur-Moselle et le terminus. Cette musique vous a offert une relative prise de recul sur votre petit mal-être urbain et égoïste mais néanmoins significatif. Le train s’arrête. The Silver Album s’estompe dans un fade-out interminable, fabuleux.

Enfin soulagé, vous vous trainez jusqu’à la sortie de la gare, claqué. Vous allumez une cigarette au filtre blanc dont la fumée s’élève dans l’air nocturne, paisible. Des flocons s’incorporent lentement au paysage citadin enneigé. Vous inspirez et levez les yeux pour trouver un peu de fraicheur : le ciel recouvre Metz d’un énigmatique voile argenté.

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